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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 18:12

 

 

 

Il y a des livres qui ne se laissent pas saisir puisqu’ils sont tout entiers construits sur un refus. Claire la nuit de Serge Ritman fait partie de ces refus : de la langue qui n’est pas geste amoureux, du dualisme de la relation et du dualisme du signe, d’un quotidien qui ne serait pas habité par la parole. Mais aussi : refus d’un refus qui ne serait qu’un simple acte négatif, creux, qui ne changerait pas tout non en oui.

Le livre de Serge Ritman a quelque chose d’insaisissable, ne serait-ce que dans la formulation oxymorique du titre : Claire la nuit, oxymore qui ne demeure que si l’on ne perçoit que le mot et non une individualité dans l’expression. Le mouvement est perpétuel, insaisissable, une volonté de « s’asseoir sans chaise », pour reprendre la citation de Ghérasim Luca, chère à Serge Ritman, et que ce dernier garde lui-même souvent à l’esprit, et à la bouche de l’esprit. Tout lecteur désireux d’être pris par la main sera déçu : Claire la nuitne propose qu’une absence d’assises, au profit d’un mouvement de va et vient entre les contraires, mouvement qui cherche le mélange de ces contraires.

Il y a des opposés, certes, et d’ailleurs le livre de Serge Ritman se construit véritablement comme un dialogue entre ces opposés (entre le je et le tu, le clair et l’obscur, la voix du poète et les voix des poètes). Mais l’œuvre n’en reste pas là : plus qu’une dualité, c’est une fusion des opposés qui est recherchée – des mélanges, comme le rappelle le sous-titre. Encore une fois, le titre Claire la nuit illustre l’entreprise : fusion de l’ombre et de la lumière, mais également fusion de la fusion dans la femme aimée, Claire, l’écriture du clair-obscur :

 

profondeur du profond le noir

de ton nom illumine l’ombre

ma voix s’enfouit au plus

loin de ta proximité appelée quand

soudain l’éclair montre toutes nos nuits dans

ton envol

(p 16)

 

La fusion, le mélange ne peut s’opérer, on le voit, que par la voix et la parole, qui transforment chaque acte de langage en acte amoureux, chaque bonjour en je t’aime (pour citer Langage et relation : et même dans Claire la nuit, ces bonjours reviennent ça et là) : le livre se fait tout entier geste, geste désirant, geste érotique. Dans la continuité des questionnements de Serge Martin (le véritable patronyme du poète), Claire la nuit est une poésie qui cherche – et trouve ! – la relation dans le langage : c’est bel et bien une écriture de l’amour que nous propose le poète, une écriture de l’amour qui ne tiendrait que par une écriture du corps-langage, car tout corps est fait de mot, et toute parole faite de chair :

 

nous nous faisons un

je-tu autour du corps

tes pieds dans ma

tête dans tes jambes

je te prends dans ta prise enroulée tu me

prends me renverse

 

au cœur de ta lumière

(p 14)

 

Le corps permet le dialogue (et le mélange amoureux) de je-tu, ce jeu de questions-réponses qui aboutit nécessairement dans l’acte érotique au quotidien, en refusant que tout énoncé ne soit pas incarné et mouvant.

C’est que Claire la nuit propose tout un réseau d’échos : échos, bien sûr, entre je et tu, mais également entre Martin et Ritman, et aussi et surtout : entre Serge Ritman et les écrivains qui sont sans cesse cités : Bernanos, Ingeborg Bachman, Celan, Hugo, Kafka, etc. Le poème réécrit, fusionne et mélange : mélange les voix dans la voix, la voix dans les voix, les corps dans le corps, pour atteindre au final, non pas une unicité, mais une unité :

 

Il n’y avait plus qu’à se répéter. Quelques bonnes paroles toutes faites. Quelques citations à comparaître. Paroles toutes faites. Comme celles qu’on chante. Sans plus savoir ce qu’on dit. Alors quand les marionnettes de l’histoire. Quand les idées de ceux qui savent qu’ils sont. Dans le courant de l’histoire. Quand elles ont fait leur petit tour. Et puis s’en vont. On entend l’inattendue. La parole qu’on n’attendait pas. La contre-parole. La parole libre. Celle qui ne nomme pas. Ni ne correspond à ce qu’on voit. Perçoit. Conçoit. Oui. (p 44)

 

Et cette parole est là, toujours hantée par Ghérasim Luca, et son poème « Prendre corps » :

Renversée je te corps d’amour, je te sueur mon frère mon poème mon amant de nuit

 

Renversée je te cri d’amour, je te double mon lit mon nuit des tous les jours bonjour très suant à travers ma fourrure tes étoiles

 

À la renverse de mon soulèvement je te fais la vie dans les poèmes je t’aime (p 22)

 

Le livre de Serge Ritman se place au cœur du langage, pour atteindre le cœur de la relation amoureuse, dans l’écriture d’un je-tu qui devient mélange habité par la question du temps (« Seulement ce sable qui coule me fait aussi voir que le temps change l’espace : que ton corps emporte avec lui tous les airs qu’il a respiré et que je ne peux me contenter d’un ici : tu es pleine d’ailleurs. » p 62). Cette question du temps semble contrebalancée par une écriture du contraste (déjà présente dans le titre), contraste lui-même amené par le thème de la photographie, qui parcourt toute l’œuvre, la photographie comme acceptation et refus du temps qui change le tu :

 

il prend les corps dans son objectif

la révélation vient toujours après

alors que l’œil les a déjà pénétrés

 

son appareil fait une prothèse réglable

ses objectifs réglés le cadrage capte

l’invisible comme un déshabillage met à nu

[…]

oui on ne voit que ce qu’on nous montre

à moins d’aiguiser la vue jusqu’à voir

ce qui ne peut être montré mais deviné

non on ne capte pas l’instant autrement

qu’en l’inventant dans son érotique furtive

et en l’approchant jusqu’à la stupeur (p 110)

 

Il faut retenir cette idée d’invention : Claire ne cherche pas le ressassement, mais une langue chargée érotiquement par le corps qui s’écrit sans cesse, le corps qui parle et fait le geste, au quotidien, le corps qui mélange et se mélange, se réinvente.

 

 

 

Yannick Torlini

 

 

 

 

 

Claire la nuit couvClaire-la-nuit-4e.jpg

 

 

Serge Ritman, Claire la nuit, éditions L'Atelier du Grand Tétras, 2011.

ISBN : 978-2-911648-43-4

 

 

 

Serge Ritman 

 

 

Né en 1954 à Cholet (49), après avoir été postier à Paris, instituteur puis formateur d’enseignants à Cergy-Pontoise (Val d’Oise), Serge Martin est maître de conférences en langue et littérature françaises habilité à diriger des recherches à l’Université de Caen-Basse-Normandie. Spécialiste de poésie contemporaine, ses recherches portent sur le continu de la voix et de la relation. Il est membre du comité de rédaction de la revue Le Français aujourd’hui (éd. Armand Colin) depuis 1990. 

Il a participé à la revue Sapriphage dans les années 90 puis a rejoint le comité d’entretien de la revue des éditions Tarabuste, Triages. Il anime avec Laurent Mourey et Philippe Païni la revue et la collection Résonance Générale (éd. L’atelier du grand tétras, 25210 Mont-de-Laval) depuis 2007. Il est l’auteur de nombreux articles et essais et publiera prochainement une histoire de la revue de Georges Lambrichs, Les Cahiers du Chemin (1967-1977).

Serge Ritman a commencé à publier tardivement. Son écriture d'emblée placée sous le signe des commencements (En Herbe) porte devant elle une enfance à la fois innocente et malicieuse. La diatribe sociale n'est jamais éloignée de la déclaration amoureuse dans sa douzaine de livres publiés à ce jour. Sa devise est prise à Ghérasim Luca : « s’asseoir sans chaises ».

 

Bibliographie :

Lavis l’infini(e) avec des lavis or et argent de Colette Deblé, éd. De, 1996.

En Herbe avec des lavis de Maria Desmée, éd. Le Dé bleu, 1997.

Rossignols & Rouges-gorges, éd. Tarabuste, 1999.

À Jour avec des lavis de Ben-Ami Koller, éd. L’Amourier, 2000.

Illyriques, éd. Voix-Richard Meier, 2000.

Scènes de boucherie, éd. Rafael de Surtis, 2001.

Ta Résonance avec des lavis de Colette Deblé, éd. Océanes, 2003.

De l’air, éd. l’épi de seigle, 2003.

Ta Manière noire avec des lavis de Laurence Maurel, éd. L’Attentive, 2004.

Non mais ! avec des collages de Danielle Avezard, éd. Tarabuste, 2004.

Ma Retenue, petits contes en rêve avec des peintures de Ben-Ami Koller, éd. Comp’Act, 2005.

« Correspondances et circonstances, Trois petits contes en lettres » dans Ciel nocturne, Douze poètes et nouvellistes bulgares et français, Paris/Caen, L’Inventaire, Association « Balkans-Transit », 2006..

Éclairs d’œil, avec des lavis de Laurence Maurel, éd. Tarabuste, 2007.

À l’heure de tes naissances, avec des lavis de Laurence Maurel, éd. L’atelier du grand tétras, 2007.

Claire la nuit, avec des lavis de Laurence Maurel, éd. L’atelier du grand tétras, 2011.

 

Publication électronique :

Ton nom dans mon oui, avec une couverture de Ben-Ami Koller, éd. publie.net, 2010.

 

 

Et dans les revues :

Contre-allées, Décharge, Diérèse, L’Étrangère, Lieux d’être, Europe, Incertain Regard, Maisons Atrides, N 4728, Nu(e), Poésie & Arts, Rehauts, Poésie & Art, Résonance générale, Sapriphage, Serta, Triages.

Poèmes traduits en grec, en bulgare et en hébreu.

 

Sous le nom de Serge Martin :

Francis Ponge, Bertrand-Lacoste, 1994.

(avec Marie-Claire Martin) Les Poésies, l’école, PUF, 1997.

Les Contes à l’école, Bertrand-Lacoste, 1997.

(avec Marie-Claire Martin) Les Poèmes à l’école, Bertrand-Lacoste, 1997.

La Poésie dans les soulèvements. Avec Bernard Vargaftig, L’Harmattan, 2001.

(direction) Chercher les passages. Avec Daniel Delas, L’Harmattan, 2003.

(direction) Avec Bernard Noël, toute rencontre est l’énigme, Rumeur des âges, 2004.

L’Amour en fragments. Poétique de la relation critique, Artois Presses Université, 2004.

(avec Gérard Dessons et Pascal Michon), Henri Meschonnic, la pensée et le poème, In’Press, 2005.

Langage et relation. Poétique de l’amour, L’Harmattan, 2006).

(direction) Avec Ghérasim Luca passionnément…, éditions Tarabuste, 2006.

(direction) Nu(e) n° 37 (« Jacques Ancet »), 2007.

(avec B. Bonhomme et J. Moulin), Méthodes !, n° 15 (« Avec les poèmes de Bernard Vargaftig. L’énigme du vivant »), éditions Vallongues,  printemps 2009.

(avec Marie-Claire Martin) Quelle Littérature pour la  jeunesse ?, Klincksieck, 2009.

(direction) Émile Benveniste pour vivre langage, L’Atelier du grand tétras, 2009.

La Poésie à plusieurs voix. Rencontres avec trente poètes d’aujourd’hui, coll. « Le Français aujourd’hui », Armand Colin, 2010.

(direction) Penser le langage Penser l’enseignement Avec Henri Meschonnic, L’Atelier du grand tétras, 2010.

 

 

 

 

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