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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 17:17

 

 

 

En novembre 2013 vient de paraître, aux éditions l’atelier de l’agneau, Littoral, de Franck Doyen. Livre attendu s’il en était, Littoral est l’aboutissement d’un long travail – presque douloureux d’après ce que m’a confié son auteur – sur un des nombreux aspects du lalangues et de l’engagement par la voix. En effet, ce texte qui, au départ, a une existence propre et autonome, et a pour support l'écrit, sert parfois de « partition » au duo Pasang (composé de Franck Doyen et Sandrine Gironde). Littoral n’oublie ainsi pas de rappeler l’aspect sonore, ou du moins performé, du travail de l’auteur.

Littoral se présente comme un « récit poétique fragmenté » (formule que j’emprunte à l’auteur) littéralement relié par de longs traits typographiques. Le récit se donne comme un récit d’anticipation à la seconde personne (« vous »), dans une période et une société clairement post-apocalyptiques, où un personnage, habitant « une cabane sur la grève » rejoint, chaque jour, son lieu de travail : un charnier.
De par cette présence manifeste de la mort, et du désastre global, Littoral est peut-être un des textes les plus sombres de Franck Doyen, traversé par les thèmes de la fragmentation et de la décomposition, thèmes illustrés par ces images obsédantes de corps disloqués (« trois fois par trois fois le bras se détache du reste du corps ») p. 7), et par une langue elle aussi disloquée.

Littoral est un récit symbolique, l’anticipation d’une situation plus que présente, sur devenir de nos sociétés actuelles. En effet, ce morcellement physique des corps, puis ce morcellement sonore par la langue et l’écriture, semblent être le pendant du morcellement du corps social, et du désastre qui gronde

 

« _____vous serriez chacun si fort qu’ils auraient pu s’effondrer en poussière__vous serriez chacun si fort que cesse cette entreprise de destruction des arbres des plantes des bêtes à cornes des oiseaux et de l’homme par l’homme___que cesse enfin cette vie remplie de larmes__________________que cesse enfin cesse enfin cesse enfin_____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________ »
 

Le rôle des traits typographiques est ici assez intéressant : par eux le texte semble haché, disloqué, mais aussi unifié. Ils marquent les pauses sonores (comme nous l’avons dit, Littoral sert de partition), séparent, mais relient également. Ils sont l’aspect microscopique d’une entreprise macroscopique : les traits sont le littoral qui est ici présenté (on retrouve d’ailleurs ce trait en blanc sur fond noir, sur la couverture). Voici ce que dit Franck Doyen de son projet d’écriture :

 

« Le lecteur est sur le littoral : le littoral entre le réel et l’imaginaire, le littoral entre écriture et lecture, mais aussi entre auteur et lecteur, entre réalité de la chose écrite et son interprétation. […] Le personnage (qui est le « vous ») incarne un survivant dans un monde dévasté. Il évolue du silence de son lieu d’habitation (une cabane sur la grève) à celui de son lieu de travail (un charnier) : soit d’un littoral (géologique) à un autre (philosophique), entre la vie et la mort. »

 

Nous sommes donc ici clairement dans l’écriture du désastre, marquée par la présence, de plus en plus important au fil des pages, de langues inventées, jusqu’à la reprise des titres de sections, eux aussi en langue inventée :

 

« _______lov pasang vadomia më si cesses ________________________

________________vladoöm in maïnawa psss______________________
__________________________xingao va _______________________
________________________________________________________
________________________________________________________
_______________________________________________________ »

 

Cette place faite à la glossolalie est assez ambiguë : pleine d’une charge positive car elle implique la réinvention du corps-langue morcelé et maltraité, sa réinvention hors du désastre du littoral, elle a également son aspect négatif : cette glossolalie implique-t-elle l’idée d’une incompréhension mutuelle grandissante dans les sociétés, d’un morcellement par la langue, qui se délite ?

En définitive, cette place grandissante faite aux langues inventées illustre-t-elle une éclaircie, ou bien le désastre qui progresse ? L’auteur ne tranche pas, mais nous penchons pourtant vers l’idée d’une écriture du désastre, tant le texte s’écrit dans un style apocalyptique (au sens de « révélation » : révélation du corps, de la langue, de la langue du corps et du corps de la langue), qui laisse une large part à l’enlisement, symbolique de l’enlisement d’une époque.

Littoral est ainsi une écriture de l’entre-deux, de l’indécision presque : entre-deux entre la vie et la mort, entre la réaffirmation d’une langue et sa négation par la décomposition (au sens propre comme au sens figuré), entre l’humain et le non-humain, entre la marche et l’enlisement, l’espoir et le désespoir.

 

« _____mais vous êtes bien aussi vivant que votre amour et votre désespoir_____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________ »
 

 

Yannick Torlini

 

 

 

 

Franck Doyen, Littoral, éd. atelier de l’agneau, collection architextes, 2013.

ISBN 978-2-930440-69-9

15 €

92 p.

 

 

 

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