Tapages, c'est les attardés de l'avant-garde. Tapages, c'est du réchauffé, parce que la cuisine c'est pas notre truc. Tapages, c'est ceux qui croient qu'on a encore un corps en état de fonctionner. Tapages, c'est ceux qui pensent que le poème est un corps en action.
je te l’ai dit
tout se tient aussi sûrement que cette assiette et la nécessité de vivre
aussi sûrement que la forme d’un arbre et les courants d’airs auxquels il est quotidiennement soumis
il a fallu des milliers d’années
avant que cette assiette vienne prendre sa place sur cette table devant toi
mais ce n’est qu’un instant de plus dans l’expérience critique de ta vie – c’est-à-dire de tout ce qui est toi qui t’échappe
alors dans ton assiette apparaît d’abord l’inefficience d’un calcul du temps qui ne commencerait pas par l’instant précis de notre face-à-face
et à chaque mot nous réécrivons une pré-histoire
une de plus à toutes les nôtres ajoutée
avec une façon de dire qui n’appartient qu’à l’avenir de la parole
même
et de manière encore plus certaine
dans la blancheur de ton assiette la lumière insiste et répète en boucle seulement que tout calcul du temps est en lui-même une répétition inutile
cette blancheur n’est pas un silence
mais l’aveu que tout calcul du temps n’est destiné qu’à en faire oublier le passage
à confondre la chronologie et l’histoire
pour mettre au passé ce qui passe et n’arrête pas
pour fermer le sac où le présent gigote avant qu’on ne le noie dans l’eau noire de la mémoire
dans les saccades il devient effectivement impossible de sentir le lent mouvement du moindre auquel on doit pourtant notre capacité
plus tard
d’en redire l’épanouissement général jusqu’à nous faire
à chacun de nous
un visage une voix un corps tels et certes
éphémères
ouverts à tout ce qui les change
offerts
que seule l’hypothèse de cette cuisine
de cette table et de ces deux chaises
les a rendus possibles
nulle chronologie
nulle métrique
nulle dialectique
puisque s’il y a un déroulement
il ne peut dérouler que ce qui n’existe pas encore
l’unité de mesure de ce qu’on vit change toujours
et l’étalon lui-même est d’une labilité telle qu’un rien de souffle suffit à toujours changer les chiffres
puisque seule la labilité de ce que c’est que vivre est l’unité de mesure concrète du temps
le glissement ici invente la corde par laquelle le face-à-face entre deux équilibristes devient un tissage total du vide
mais il n’y a pas non plus de technicité requise
il n’y a pas non plus de maîtrise
être deux ici et l’équilibre singulier qu’on y trouve est une version nouvelle de tomber dans tomber
c’est un rêve du réel tel que seul et pour cette unique fois comme toujours le réel est le rêve de sa propre réalité