Tapages, c'est les attardés de l'avant-garde. Tapages, c'est du réchauffé, parce que la cuisine c'est pas notre truc. Tapages, c'est ceux qui croient qu'on a encore un corps en état de fonctionner. Tapages, c'est ceux qui pensent que le poème est un corps en action.
La poésie permet de belles rencontres. C’est en demandant son avis sur Tapages à Alain Marc que nous avons commencé à parler de son manifeste « Une poésie publique est-elle possible », avec élan et intérêt. Avec son accord, nous reproduisons ici cette série de réflexions prises sur le vif :
JDL : Voici Tapages, site de poésie contemporaine qui axe sa réflexion sur le poème « en corps en action ». J’ai vu que vous aimiez et défendiez la poésie aussi j’aimerais vous demander votre avis sur ce site et ces textes afin que nous puissions sans cesse aller plus loin dans notre recherche.
AM : Très bons sentiments de début (J'aime tout particulièrement « Poésie terroriste », « Cri du poème » et « Traduction par JD Lemarié »). De mon côté je porte cela à votre connaissance (« Une poésie publique est-elle possible ? »). J’y trouve, dans vos textes (de Tapages), un même élan, celui qui me portait à cette époque. Mais cela est personnel.
Une poésie publique est-elle possible - Alain MARC
liens :
http://artisfacta.60.free.fr/actions.htm#PoesiePublique
http://alainmarcecriture.free.fr/poesiepublique.htm
http://www.arteradio.com/son.html?615847
JDL : J’ai lu. À chaud, il y a quelques points sur lesquels je ne serais pas forcément d’accord. Notamment par exemple sur les textes avec des jeux de mots. Mon premier recueil employait beaucoup ces procédés, Je pense que cela passait assez bien (peut-être grâce au rythme très chantant, léger…) et que cela apportait à la profondeur du texte, sans pour autant larguer complètement le lecteur. Je ne sais pas si cet aspect est à proscrire…
AM : Cela avait fait pas mal de bruit, à l’époque : beaucoup de réactions hostiles ce qui me fait dire que quelque chose, là, est touché chez le poète (mais plutôt le mauvais, même s’il est “connu”, c’est-à-dire celui qui poursuit l’insipide et le convenu, comme ses prédécesseurs, comme surtout, l’idée qu’il se fait de la Poésie, de celle qui lui permettra d’accéder à ce si peu de reconnaissance de ses pairs – « Ah, il écrit comme nous, il est des nôtres ! »…).
J’ai écrit ce texte pour avancer ce qui me mouvait, contre surtout, à Pierre Dubrunquez, qui devait ouvrir un dossier sur la poésie publique, qui l’a fait si peu et surtout, sans ce jeune poète que personne ne connaissait (et donc est tombé dans le fade) ! Jean Rousselot, que j’ai cité, s’était surtout brandit contre, tout comme pas mal de poètes (souvent pas bons…), à sa suite. J’ai même eu le sentiment, par le directeur de ladite revue (pas bonne non plus d’ailleurs, qui me fit un peu plus tard refuser absolument toute revue publiant certes de bons auteurs, ou en parlant, mais avec une kyrielle de forts mauvais par derrière et plutôt par devant d’ailleurs, poètes amateurs souvent), d’avoir été floué qui après un premier accord, a complètement détournée mon propos en essayant de le ridiculiser des commentaires de ses copains et publiant le tout sans rien m’en avoir pré, venu auparavant. Mais quand je relis ce texte aujourd’hui (« Une poésie publique est-elle possible ? ») je sens bien que certains termes sont un peu trop directs et peuvent ainsi aussitôt dévier l’en face à son opposé. Il est évidemment sûr que je ne prône pas une poésie fadasse au seul argument qu’elle va se vendre. J’y adjoins aussitôt la notion de cri, concomitante toujours dans ma démarche (et là je rejoins votre dernier message de ce matin). Mais je pense que le laisser en l’état permet aussi, justement, de garder le cri et de susciter toute sorte de réactions aiguës. Ce qui me plaît assez pour finir.
Quant à votre texte j’ai envie de vous dire : s’il est bon, s’il parle, je suis entièrement d’accord. Vous avez compris maintenant, arrivé à ce stade du débat, quelle poésie était visée dans mon apostrophe. Toute poésie hermétique, seul jeu sur la langue ou le ciel. Ce qui ne veut pas dire que je refuse toute poésie élevée, loin de là. Mais seulement la bonne (fuyons aussitôt tout discours qui chercherait à s’esquiver en s’engouffrant dans cette notion de “bonne poésie”…), celle qui parle. De très bons poètes dans ce domaine m’émeuvent : ce que je fuis, comme la peste (Artaud), ce sont ceux qui suivent bêtement et beaucoup moins bien les Grands.
Je ne prendrais qu’un dernier événement pour appuyer en final mon propos : la récente journée rencontre des « Géants » (Bonnefoy, Deguy et Bernard Noël) de la Maison de poésie de Paris du 7 janvier dernier où dès qu’ont été abordées les questions de l’utilité de la poésie, ou de son impact dans le monde qui l’environne beaucoup de bêtises ont été avancées. Comme que c’était justement parce qu’écrire un poème ne servait à rien qu’il était bon d’en écrire un, que cela seul justifiait son acte. Comme, encore, que la poésie se portait excellemment, puisqu’on demandait tous les jours à certains de rédiger une préface, d’accorder un entretien. Il a même été avancé l’argument de la présence tous les ans du Printemps des poètes… Alors que seul Bernard Noël avançait l’argument du délitement depuis plusieurs dizaines d’années de la poésie ! Et que la question de Jean-Baptiste Para axée sur le temps accéléré de notre époque, pourtant posée avec insistance, et de la nécessité peut-être de la poésie de s’y accoler, fut passée totalement sous silence par nos protagonistes !
Tout cela fait quand même réfléchir non ? Tout du moins pour les gens qui savent, justement, réfléchir…
JDL : J’aime beaucoup votre réflexion sur le cri. Cela me touche et m’émeut, le cri est bien souvent au cœur de notre travail.
AM : J’allais justement vous aiguiller sur mon paragraphe « Contre la forme » d’Écrire le cri, afin de vous répondre, aussi, sur la question de l’écriture de la poésie face à ma poésie publique. Tout un programme, vraiment.
Mais pour vous répondre plus précisément encore : pour moi, il n’y a aucune différence entre l’écriture du cri et la poésie publique…
JDL : J’ai réfléchi un peu depuis et je suis plutôt d’accord avec vous. Je viens de lire une dizaine de recueils de poèmes différents à la bibliothèque : il est évident que plus de la moitié peuvent paraître incompréhensibles. Au final, j’écris, sans le faire exprès, comme vous le préconisez, il me semble. Mon recueil en cours d’écriture n’emploie que des mots simples, presque toujours les mêmes, qui reviennent comme un code. Il suffit de faire attention à chaque mot pour comprendre chaque poème. Je pense comme vous que la « poésie publique » est possible, et qu’elle n’a pas besoin, pour exister, de perdre de sa profondeur (c’est d’ailleurs ce que j’ai ressenti en lisant L’inadéquat de Florence Pazzottu, par exemple, ou même Bernard Noël qui n’est pas hermétique tout en étant puissant).
Il me semble pourtant que vous parlez de deux choses différentes dans ce texte sur la poésie publique, d’une part de la diffusion des œuvres, d’autre part de l’écriture même de ces œuvres.
Pour ce qui est de la diffusion, il n’y a pour moi aucun problème, c’est d’ailleurs ce que nous faisons et défendons avec Tapages.
Pour ce qui est de l’écriture, vous préconisez la « lisibilité », l’absence de jeux de mots comme symboles de l’hermétisme, et le traitement du « quotidien » dans les thèmes, plus particulièrement. Et l’écriture du cri (plus important). Cet aspect du manifeste, allié à la volonté que tout le monde écrive de cette manière (c’est la volonté de tout manifeste), me fait me poser quelques questions.
Je me demande d’abord s’il n’y a pas un petit risque d’uniformisation ; il faut, certes, unir les poètes, mais peut-être pas au niveau de l’écriture elle-même. Cela m’a amené à une deuxième remarque (je vous retrace le cheminement de ma pensée) qui est de dire que je vois le problème à l’envers. En effet, il me semble que ce n’est pas à la poésie de se simplifier mais aux lecteurs d’apprendre à la lire (pas seuls bien sûr, mais que des moyens soient pris dans ce sens). Vous dites que la poésie « doit quitter la beauté » (voir le blog ouvert), je pense qu’elle l’a déjà fait depuis longtemps pour se tourner vers la vérité et je me demande si cela ne serait pas trahir la complexité du réel, complexité qu’essaye de rendre compte une poésie peut-être plus élitiste, que de simplifier le discours poétique. J’aime beaucoup Godard (j'en profite pour signaler le mémoire de Julien d'Abrigeon ), cela me fait penser à lui. La poésie agit comme un contre discours, mais un contre discours de l’être, un contre discours « initiatique ». Parfois le chemin vers la compréhension est plus intéressant que la compréhension elle-même. Je ne sais pas si c’est rendre service aux gens que de dénaturer l’essence de la poésie pour la rendre plus accessible. Néanmoins, je sais que ce n’est pas votre but, il y a le cri ! Mais enfin je m’interrogeais un peu, en tirant les choses par les cheveux… J’espère que vous ne prendrez pas pour vous ces pensées qui divaguent au grès d’un sujet qui m’intéresse profondément.
Je continue. Je me demande aussi si la poésie est faite pour l’espace publique. Certes, elle tend vers cet espace, elle interroge la vie et en cela elle mérite qu’on en débatte bien sûr, mais, et je pense encore un peu à Godard, la poésie a toujours été marginale : si la poésie accède à la reconnaissance et à la parole, ne risque-t-elle pas de devenir un discours comme un autre, ne risque-t-elle pas de perdre sa force subversive ? Et une autre poésie apparaîtra contre le discours dominant de la poésie publique et tout recommencera… C’est maintenant que je conçois peut-être toute l’ampleur de votre projet qui, de ce point de vue, chercherait à casser ce mouvement sempiternel de la poésie qui se bat contre la poésie.
J’arrête là toutes ces interrogations, je suis probablement parti un peu trop loin et je ne dois plus être très en phase avec votre projet initial. Dans tous les cas, il a le mérite de me faire réfléchir.
Juste un terme qui m’a gêné dans le texte de poésie publique, c’est le terme « communiquer », la poésie pour « communiquer ». Je ne sais pas encore trop comment argumenter mon point de vue mais je ne suis pas d’accord sur cette fonction, je me reporte au texte de Sartre sur les poètes : « le poète s’est retiré d’un seul coup du langage-instrument ».
AM : Sur le mot « communication » –
Vous avez tout à fait raison. Je crois que j’ai eu deux colères. La première, se concentra sous les deux mots de « poésie publique ». La deuxième, sous ceux d’« écriture du cri » (c’est pour répondre aux nombreuses inepties sur mes « poèmes à dire et à crier » – dont la Poitrine étranglée, Méta / mor / phose ?, Solitude et le Monde la vie sont parus aujourd’hui – que j’ai écrit Écrire le cri). Le mot de « communication » est donc une colère. Le mot de « communication » est donc excessif tout comme est excessif la position les, positions, des poètes en général sur la relation de la poésie et du public. Oui, la poésie s’adresse à un public. C’est une ÉVIDENCE. Oui, la poésie est faite pour un public oui, on écrit de la poésie pour être lu. Et non « c’est au public de venir vers la poésie ». Et non « la poésie est inutile » (qui ne peut être, toujours, qu’un stratagème, qu’un slogan qu’une pirouette, pour mieux se montrer mais dénuée de sens véritable autre que de politique littéraire). Un peu comme les manifestations des surréalistes. « Communiquer », écrire « communiquer » alors, était simplement vouloir ramener du sens dans une poésie qui prenait un malin plaisir à la quitter. La suite de l’histoire m’a paradoxalement donné raison puisque l’on peut même le lire avec une revue comme Po&sie. Qui en gros depuis la fin des années 90, c’est-à-dire juste avant l’an 2000, s’est mise à publier des textes qui jouaient beaucoup moins sur l’unique langue. C’est pour cela que j’ai toujours fui toute poésie qui œuvrait dans la seule langue (mais je ne suis pas le seul, loin de là, je prendrais le seul nom d’un Franck Venaille), qui le montait au sommet, même si un jour j’ai rencontré la poésie visuelle d’un Pierre Garnier. Sauf que l’on comprend plus cette dernière, à l’aune de sa poésie linéaire, que sa poésie visuelle se met alors à prendre tellement de sens qu’elle quitte le seul travail hyper moderniste pour entrer dans l’humain.
Sur l’« uniformisation » de l’écriture – Non pas tous écrire le même poème, mais un poème qui ne soit pas destiné aux seuls poètes.
Tout le reste – tous les autres points – est affaire de jeunesse. Mais que je ne veux corriger aujourd’hui : les choses sont bien trop belles quand elles sortent du cœur et qu’on les laisse dans leur expression d’origine. Car il s’agit bien d’un cri.
propos recueillis par Jean-David Lemarié