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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 08:45

distille

 

 

 

Je ne digère pas, je distille.

Le temps vole en fumée,

se condense en gouttelettes

sur vos portraits remisés.

 

J’éponge,

presse,

recommence.

 

La flamme change de feu,

son âme passe du jaune

au bleu à l’ardeur blême

de la fournaise,

j’inhale

 

les visages à l’état gazeux,

les souvenirs chauffés à blanc,

l’air grisant des heures perdues,

la quasi quintessence,

l’oubli !

 

Mais une substance indéfinie

s’agrippe au fond de l’alambic,

fait la nique au bec Bunsen :

 

la perte impure adhère au verre,

leste les évanescences,

exhale un verbe amer.

 

 

 

 

 

 

En perte impure, le premier recueil du jeune poète Thibault Marthouret, vient de paraître aux éditions du Citron Gare, la toute récente maison d'édition créée par Patrice Maltaverne  (oui, c'est bien Malta, l'infatigable animateur de la revue Traction-Brabant).

Alchimie du verbe et des souvenirs, la poésie de Thibault Marthouret regarde en arrière pour mieux saisir le présent. Elle "distille" le souvenir, le concentre, l'épure également pour n'en garder que la quintessence : le temps ne semble alors plus se dérouler en vain, les actions, échos, sentiments, ne passent pas en pure perte.

L'écriture de Thibault Marthouret nous offre, paradoxalement, un peu d'espoir dans cette condensation poétique d'un temps qui n'est déjà plus : il faut d'abord cerner, isoler, goûter l'esprit du passé jusqu'à l'ivresse avant d'appréhender le présent, et peut-être l'avenir. Nous saluons au passage la très belle série de photographies signée par Laure Chapalain, qui illustre le recueil, et fait écho au projet poétique de concentrer l'essentiel du vécu, et de lutter contre l'oubli qui guette chaque image. 

C'est cette extrême concentration qui fait toute la force du verbe de Thibault Marthouret.

 

 

 

Thibault Marthouret, En perte impure, éditions du Citron Gare, juin 2013, 10 €

http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

 

 

distille 2

 

 

 

 

Le temps de l’alambic,

la terre est délaissée,

le seul refuge

est

volatil—

ses volutes,

branches de fumée

voilant la forêt d’épines.

 

 

 

 

 

 

distille 3

 

 

 

Je pique le bout de l’index,

 

caresse le O de l’éprouvette :

la bouche de verre rougit,

 

dégouline dans la gorge,

étale son feu lent—

 

à quand l’écho grenat ?

 

Le silence déglutit,

la réponse ne vient pas.

 

Dans le laboratoire désert,

un hurlement de sang séché

fissurera le tube de verre

rebouché.

 

 

 

 

 

distille 4

 

 

 

Mouton noir

au milieu des laborantins qui montrent blouse blanche,

je récupère les résidus liquides

dans les pipettes,

éprouvettes,

coupelles

déjà passées à l’analyse,

et je tamise—

en vain bêle-t-on—

les larmes,

l’eau blanche,

le Léthé.

 

La lune est mon tamis.

 

L’amertume luit sur le quadrillage.

 

 

 

 

 

distille 5

 

 

 

Des morceaux de toi

cavalent,

petits rats,

sur le carrelage.

 

J’entends tousser ces messieurs

qui s’impatientent dans l’autre pièce ;

ils révisent leurs jugements,

ne se ravisent jamais.

 

L’expérience doit avoir lieu,

je t’attrape par toutes tes queues

mais tu me grouilles entre les doigts

et me fais le coup du lombric.

 

Ces messieurs sont exaspérés,

ils me somment de débuter—

j’en suis encore à recueillir

dans mon filet à papillons

ta vermine éparpillée.

 

L’un deux se lève,

renverse sa chaise,

un très vieux vocifère mon prénom

qui n’est plus qu’une vitre brisée

derrière ma fuite à travers champs.

 

J’emporte mon panier percé.

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

business web devs 30/06/2014 14:27

Most of you would be amazed to see how fragile certain poems are when it goes to the emotional side of the reality. But this one has some really good instances that you quote and remember for a worthwhile. Thanks

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  • : Tapages
  • Tapages
  • : Tapages, c'est les attardés de l'avant-garde. Tapages, c'est du réchauffé, parce que la cuisine c'est pas notre truc. Tapages, c'est ceux qui croient qu'on a encore un corps en état de fonctionner. Tapages, c'est ceux qui pensent que le poème est un corps en action.
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