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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 10:11

            

 

 

Il y a une façon particulière d’aborder Une phrase, juste. En effet, cette dernière œuvre de Denis Ferdinande, parue chez l’Atelier de l’agneau éditeur, n’est pas réellement un livre en soi, car le livre conventionnel – mais doit-il exister, ce livre conventionnel ? – présuppose un début et une fin, un propos qui va de son commencement jusqu’à sa conclusion, en passant par un développement. Non, Une phrase, juste, n’est pas un livre consensuel, mais une phrase, juste, juste une phrase, en suspens, sans fin, à ne jamais finir.

Denis Ferdinande fait ainsi le choix de l’infini : l’inachevé (ce qui ne doit pas être achevé), ce qui a un commencement mais pas de fin, dans une optique presque métaphysique : il s’agit de sortir du ressassement des phrases par l’étirement d’une phrase infinie, une phrase juste infinie, en rupture avec la linéarité de toute syntaxe normée. C’est alors, grâce à l’éclatement du propos, à la dissémination du sens, par un jeu de ruptures et de continuités, que la phrase deviendrait vraie, véritable, explorant tout, ne se figeant dans aucun cadre.

Cette phrase, Denis Ferdinande ne la voit pas comme une adhésion au monde, cette « branloire pérenne » dont parlait Montaigne, mais comme une traduction de celui-ci, de ses infinis mouvements : le déroulement de la phrase est le déroulement du temps :

 

« cet écoulement serait selon lui celui d’une phrase qu’il aura rêvée un jour, similaire à cet écoulement par lequel s’écoule soit dit en passant aussi le temps, d’une phrase susceptible ou non d’être ponctuée, mais quoi qu’il en soit privée du point que l’on peut en attendre parce que sans cesse retardé, » (p. 13)

 

mais également le déroulement de la vie :

 

« un point, qu’advienne un point, tel corps implore puis las d’implorer décrète qu’il faut un point, en raison du caractère invivable de la phrase or aussitôt le décret s’effondre, le point équivalant au meurtre de la phrase, la phrase doit vivre encore murmure la totalité sauf un des corps en présence » (p. 16)

 

Mettre un point à la phrase reviendrait ainsi à accepter qu’il y ait une fin à l’univers (l’univers qui est la phrase, la phrase qui devient l’univers). Car, tant que quelqu’un pourra parler, le monde ne s’arrêtera pas : l’optique de Denis Ferdinande est ainsi de remettre la phrase au centre du monde, de faire en sorte que la phrase, plus qu’une traduction du monde, devienne le monde à elle seule : qu’elle ne soit pas « un seul déversoir des pensées mais replacée au centre du monde, logocentrisme bien sûr, que saurait-on mettre d’autre, au centre, y compris si dieu s’y niche antérieur, lui et les langues » (p. 22).

Cette langue et cette phrase, hantées par un dieu absent qui, de ses quatre lettres, « ne couvre pas l’ensemble des lettres » (p. 50), développent une transcendance en creux, portée par l’esthétique et la linguistique du rêve : c’est, semble dire Denis Ferdinande, le rôle de toute poésie de tenter de développer sa propre transcendance, à la fois au cœur de et hors du monde, dans et hors la langue, où tout ne peut être que répété :

 

« les propos qui se tiendront ont déjà été tenus, les geste qui s’effectueront ont déjà été effectués, » (p. 81)

 

 

Une phrase, juste, n’est ainsi pas un livre, mais une tentative de sortie du livre, une tentative de dépassement de toute chose, afin de retrouver le caractère imparfait, infini – et donc vivant – de la langue.

 

 

                                                                                                Yannick Torlini

 

 

Denis Ferdinande, Une phrase, juste, l’Atelier de l’agneau éditeur, 2012.

Avec une préface de Noémie Parant.

14 €

 

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