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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 14:58

 

 

 

La poésie actuelle est et restera probablement un beau et riche bordel ! La sensibilité et la stylistique de Christoph Bruneel confirment ce penchant : En désordre : De la destruction de la langue & de la corruption du mot, qu’il vient de publier aux éditions l’Atelier de l’agneau, poursuit et entretient – comme le titre l’indique – une esthétique du fouillis, de la désorganisation, aussi bien dans la succession même des textes, que dans la langue qu’ils développent, et leur incongruité pourtant extrêmement lucide.

Oui, En désordre est un beau bordel poetico-linguistique, une véritable Babel entremêlant français, flamand, allemand et… langues inventées ( !), collisions/collusions de mots qui, derrière la créolisation du discours et du poème, manifestent un engagement poétique et social fort : il s’agit de refuser de parler La Langue, celle des États, celle de la consommation, celle des identités. Pensons à « Un scénario qui ne sait à quoi se prétendre n°3 » (p. 14) qui, derrière l’esthétique du collage de textes publicitaires, révèle une volonté de se débattre dans la langue parlée et acceptée et capitalisée, et d’en sortir, souvent au moyen du sonore (« un sachet de sac de cachets » p. 17, ou bien le « xylophonème » p. 77).

Dans une poétique « mêlée », le livre de Christoph Bruneel cherche à s’inscrire en dehors des modes pour se colleter avec la langue : il suffit de noter, dès le début de En désordre, l’affirmation « nous ne vivons pas dans un mode [qui parfois devient « monde »] abstrait/dont le ciel serait découpé et recollé !! » (pp. 12-13).

Il s’agit dès lors de retrouver l’aspect concret du monde par la torsion sémantique, les collusions sonores, la truculence de la langue réinventée, afin de sortir des « modes » : sortir du paraître de la langue globale finalement acceptée, sortir également des modes au sens temporel du terme : En désordre s’écrit dans une langue qui ne correspond à aucune langue ni à aucune mode ou modalité littéraire, et qui pourtant intègre énormément de parlers et d’influences livresques pour confiner à un parler-monde : Une Babel, une Babel d’avant la pluralité des langues, comme nous l’avions déjà noté.

Car le livre de Christoph Bruneel rappelle à bien des égards certaines traditions littéraires : celle des Grands Rhétoriqueurs, celle du verbe « ogresque » et gigantesque de Rabelais (à l’époque où le français, lui aussi s’invente) ou, beaucoup plus récemment celle de certaines voix de TXT (où le français – et le poème du français – se réinvente, toujours avec truculence). L’auteur poursuit ainsi cet objectif d’atteindre une langue qui se veut inatteignable, car en perpétuel mouvement.

Ayant déjà beaucoup travaillé sur les poèmes de Ghérasim Luca, il m’a été permi de sentir en quoi les poèmes de Christophe Bruneel mettent en œuvre une langue qui – tout comme celle de Luca – devient véritablement « érotique » : il y a, dans En désordre, une frénésie de la profération qui confère à la frénésie érotique, pour finalement atteindre une pornographie (déjà annoncée par la couverture du livre) sonore et linguistique, une véritable orgie poétique, dans la fin du recueil. Car c’est le corps désirant, mis en mouvement par une langue désirante (langue = corps), qui permet d’abandonner la langue du quotidien pour ce qu’elle est : « échange horizontal, ouvert, intéractif et itératif/un vide itinérant qui vous submerge dans un virtuel/anéantissant toute idée » (p. 60)

Tel est le programme de Christoph Bruneel dans En désordre : délaisser la virtualité de la langue codifiée, pour atteindre la corporalité d’une langue babélique/bordélique capable de saisir le monde à bras-le-corps.

 

 

Yannick Torlini

 


 

 

27. xylophonème n°1

 

les quintes suintent, fuguent les figues, figent les fugues, fougassent clé dièse dieu ronéotapé père cul si on dit, nages suaves notes touffes d’herbes à cordes pincées le saint gauche de là, phasme aérien passeur de sons dans la densité humaine, neumes mélographes en plein champ de roulement de tambour à tifs arpèges de cils à zieuter le timbre blues jase le silo phonème dodécaphonique à tabla sutra mis à cordes sème à tous vents cuivres bois verre à souffle multilingue au prix de résonnances & réminiscences de vièle à viole d’amour, court à trappes de touches noires et blanches, échanges taxinomiques d’heurts et de pleurs jouissifs de profondis guttural et frugal, microtonalité en miroir du virginal à vergettes sauteuses de faux bourdons à muse y cale, mais, l’eau dit « coule toujours que je t’abreuve. »

extrait, p. 77.

 


Christoph Bruneel, En désordre : de la destruction de la langue & de la corruption du mot

Atelier de l’agneau éditeur

ISBN 978-2-930440-40-8

14 €

Atelier de l'agneau éditeur 

1 Moulin de la Couronne

33220 ST-QUENTIN-DE-CAPLONG

e-mail : at.agneau@wanadoo.fr

www.at-agneau.frhttp://www.facebook.com/pages/Atelier-de-lagneau-editeur/191018300968693


 

 


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