Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 22:17

 

 

 

Ce n’est pas dans mes habitudes de m’expliquer sur ce que je fais, sur les raisons de mes démarches poétiques et artistiques au sein de Tapages (existent-elles réellement, ces raisons ? toute poésie n’est-elle pas un tant soit peu gratuite, à l’heure où tout se monnaie ?). Je ne suis d’ailleurs pas fixé quant aux diverses modalités de mes poèmes : ça émerge et disparaît, essaime et se désintègre, ça suit ou ne suit pas. L’éclatement gagne du terrain – miné, le terrain. Mais je n’avance pas prudemment pour autant.

Je n’ai plus de formes, je n’en ai jamais eu, je n’en voudrai jamais.

Mais ce que je peux dire, c’est que tout part d’un unique constat : à l’heure où nous nous décomposons, à l’heure où nous consommons, à l’heure où nous chômons, nous surmenons, peuplons les hôpitaux psychiatriques de nos dépressions, privatisons nos misères pour ne plus les avoir à charge, pour finalement retourner à la publicité, au vain, au factice, au puant – que nous reste-t-il ?

Que nous reste-t-il lorsque tout fuit vers le vain, le tous-les-jours, ce qui est de plus en plus déshumanisé, de plus en plus monétarisé : la prostitution consentie à l’échelle mondiale, dans chaque foyer, dans chaque tête, dans chaque langue même ? Parce que le centre de tout cela, le centre de ce bordel social et humain qui ne nous guette plus, mais nous a déjà gagnés, reste – j’en suis convaincu – la langue qui, peu à peu, se gangrène elle aussi.

Nous sommes des slogans publicitaires.

Nous sommes des images promotionnelles.

Nous sommes la pornographie.

Achetez-nous, vendez-nous, chacun y trouvera son compte, qu’on nous répète. On y croit, oui, à ce langage, ce langage sériel, comment ne pas faire autrement ? Celui qui n’y croit pas, c’est le marginal (mais Tapages se veut comme un groupe de marginaux).

Dans nos moindres gestes et nos moindres mots, la langue devient une marchandise. Ou plutôt : la langue devient le support de la logique marchande, le socle d’échanges non plus humains, mais matériels, d’échanges non plus poétiques, mais communicationnels. Ne nous étonnons plus de la solitude qui nous gagne, du Xanax qui remplace nos petits déjeuners, de nos angoisses face à la baisse du pouvoir d’achat (le pouvoir de se soumettre à la langue du 21è siècle), de la crainte quant au devenir du monde.

La maladie de la langue est le reflet de la maladie d’une société.

Je ne me fais pas pour autant le défenseur du bon usage, ni de la grammaire, de l’orthographe, ou de l’accord des participes. Ces règles ne sont pour moi qu’un outil de discriminations sociales parmi tant d’autres (l’époque est de plus en plus ingénieuse), une connerie visant à appuyer « l’identité nationale », à l’heure où ces deux termes accolés (ou non) devraient être foutus au vide-ordures de l’Histoire : l’étranger, le « non-intégré », c’est celui qui ne maîtrise pas la langue du pays d’accueil (sorte de « barbare » au sens étymologique) ; or, on ne progresse pas en se figeant dans une quelconque identité, une quelconque nationalité, une quelconque langue normée (une langue fasciste, aurai-je presque envie de dire), mais allez dire cela aux professeurs, aux ministres, aux élèves et électeurs.

Soit. j’ai décidé, au sein de Tapages, d’être un étranger, un barbare, un récalcitrant à l’intégration sociale.

Non, je ne parle pas d’orthographe, mais plutôt d’un pouvoir créateur de la langue, d’une création gratuite, donnée sans concession, entièrement, pour sa simple et tragique beauté. Je veux de l’inutile au pays du tout-utile. Je ne veux servir à rien dans un monde où chacun a une utilité.

Je ne veux pas être une marchandise.

Un coup de pied dans le gigantesque cul de cette fourmilière, voilà ce qu’il nous faudrait. Oui, il nous faudrait du violent, du dégueulasse, de l’inadmissible.

Je veux de la merde fraîche dans les fleurs factices de l’aujourd’hui.

Voici les raisons de ma poésie. Voici les raisons de ma poésie au sein de Tapages : resignifier ce qui n’est plus signifiant, trouver encore un peu de vie dans la taxidermisation de la vie concédée à chaque coin de rue, de page de journal, d’écran de télévision. La langue vit et bouge, la langue n’accepte aucune place ni aucune forme prédéfinie. La langue n’a plus rien à faire avec l’argent, le consensuel, le politiquement correct.

À l’heure où j’écris cela, je pense qu’il n’existe plus que deux moyens pour sortir de la glu du quotidien et du fric : soit tout brûler, tout détruire, mettre fin au système, le noyer sous les cendres et la terre, soit se réapproprier la langue, la prendre à bras-le-corps, la remodeler continuellement, ce qui pourrait nous sortir de la société de l’image figée, aseptisée et vendue à plusieurs millions d’exemplaires. Il ne nous reste qu’à choisir, et vite.

De la vie, il faut de la vie. Gratuite. Mouvante. Écœurante.

Il faut détruire, tout détruire, dresser les barricades de la parole, chercher l’insurrection dans le verbe – correctement accordé ou non, correctement orthographié ou non, on s’en fout – écrire, des poèmes, des graffitis, de gigantesques « merde » lancés au monde, peu importe : toute poésie est, et doit être terroriste, une menace envers les régimes politique, social et linguistique établis (les trois vont de pair). Et inversement : tout acte linguistique dirigé contre ce qui est établi (et contre la langue elle-même), tout acte linguistique terroriste est poétique. Car tout se tient dans et par la langue. Nous sommes la langue et ce que nous en faisons.

Journalistes, présidents, ministres, députés, patrons, publicitaires, nous ne vous lâcherons pas.

 

 

Yannick Torlini

 

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

washington dc segway tours 31/07/2014 14:12

I am sure about one thing that this would go down in history for sure. This would be one of the best that has happened in the recent times. I am happy that I could read about it and at least indirectly be a part of this in the making.

coline 17/01/2011 19:36



Ecrit normé, et cri mort-né, tapage et grabuge, essayons de vivre...



Pascale 15/01/2011 12:16



Oui. Et quelques mais.


Mais oui.


By and large.



Présentation

  • : Tapages
  • Tapages
  • : Tapages, c'est les attardés de l'avant-garde. Tapages, c'est du réchauffé, parce que la cuisine c'est pas notre truc. Tapages, c'est ceux qui croient qu'on a encore un corps en état de fonctionner. Tapages, c'est ceux qui pensent que le poème est un corps en action.
  • Contact

Rechercher

Archives

Catégories