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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 14:07

 

 

 

 

pennequin pas de tombeau

Chez Tapages, on est toujours à la bourre, c’est notre marque de fabrique, c’est notre Port Salut : si vous nous cherchez, on sera là hier. C’est donc en retard que l’on a lu le dernier livre de Charles Pennequin (le dernier de l’époque, depuis il y a eu Comprendre la vie…) : Pas de tombeau pour Mesrine, qui nous a été offert par l’auteur lui-même. Parce qu’en plus d’être en retard, on est pauvres… Ben oui, la poésie c’est pas ça qui met du manger dans votre assiette… Mais arrêtons nos chialeries et venons-en au livre même.

 

N’ayons pas peur des mots, Pas de tombeau pour Mesrine est une véritable bouffée d’oxygène, chargée d’un militantisme politique, et surtout poétique, hors du commun. On retrouve le style Pennequin : des mots en blocs, des phrases-fleuves haletantes, rythmées, cadencées, crachées, gerbées tout au long des pages. C’est du parlé, du crié même, et la rythmique est impressionnante. Rien que sur la forme, Pas de tombeau pour Mesrine est un uppercut. Et nous, chez Tapages, on aime ça, se faire mettre K.O. par un poète. C’est rare que ça arrive, mais Charles Pennequin fait partie du petit groupe de privilégiés.

 

On l’aura compris, il y a de la verve dans ce livre qui se présente comme une recherche symbolique de la tombe de l’ennemi public numéro un. Le number one, celui qui n’a jamais fermé sa gueule, qui n’a jamais rangé les flingues, qui a toujours dit merde à ce monde qu’il fuyait. Parce qu’on sent que Mesrine est une frontière, une frontière entre le monde de cette époque, et le nôtre. Entre les deux, un abîme : la tombe d’un homme et de tous les autres : nous, pauvres drogués à poubelle la vie, la Star Ac’, et Le Pen.

 

« Même si on va plus loin que ce cimetière, si on rejoint la vraie tombe de Mesrine, car sa tombe si je la trouve ne sera finalement jamais la vraie, sa vraie tombe est ailleurs, elle est dans l’époque, c’est toute une époque au tombeau et c’est nous qui le refermons, c’est nous qui refermons l’époque avec la nôtre, car notre époque est une sorte de couvercle, car notre époque est une mise en bière de toute époque un peu révolutionnaire, car notre époque est une époque de pensées révolues, nous sommes des révolus je me dis en marchant dans les allées du cimetière, nous sommes dans l’époque des révolus plus que dans celle des révoltés, nous sommes complètement out je me dis, nous sommes complètement HS » (p. 14)


Entre poésie et pamphlet, le livre de Charles Pennequin est habité par un souffle : souffle de la voix, de la révolte, geste du corps, geste engageant. Ça gronde. Ça fureur. Ça nous pousse au cul vers le dehors : après tout, si on est out, on n’a qu’à être out jusqu’au bout, comme Mesrine : outlaw, out of society, out of order. On n’a qu’à. Se bouger, rien qu’un peu. Et essayer de respirer dans tout ce bordel qu’on nous a laissé, ou qu’on s’est crée :

 

« Pour ma part, disait Mesrine : j’étouffe, et pas seulement pour moi il disait, j’étouffe aussi pour les autres, pour le tout-un-chacun de l’autre, pour sa petite part à l’exercice du vivant, j’étouffe pour tous ceux qui étouffent mais qui croient pas que ça étouffe, et ça étouffe, ça étouffe quelque part, un étouffement généralisé quelque part, quelque part on a généralisé l’étouffement, quelque part l’étouffement général et personne n’a conscience de ce quelque part en lui qui réalise l’étouffement de tout le monde, quelque part en lui l’étouffement de tout un chacun qui produit lentement son œuvre, comme une longue digestion, et après : dodo. » (p. 23)

 

Avec Pas de tombeau pour Mesrine, Charles Pennequin tente de nous réveiller, de nous libérer de tout cet étouffement qui nous prend, servi par TF1, la société du spectacle, la télé-poubelle, le rien-à-foutre, le train-train nombriliste. Il y a de la politique là-dedans, mais le livre sait se dégager de ce simple aspect : Pas de tombeau pour Mesrineappelle à un réveil de la pensée, dans un geste moins engagé qu’engageant : c’est toujours de poésie dont il est question, et d’une poésie tourbillonnante et frénétique, qui joue sur la répétition/variation (comme dans « La France pue »), tout en se servant de la composante sonore de la langue : ce livre, on ne peut pas le lire sans le gueuler. Gueuler que nous ne sommes pas là. Gueuler que nous voudrions. Gueuler Mesrine, le dernier exemple de résistance face à toute l’ordure qu’on nous sert :

 

« Mesrine est tombé, mais pas pour la France, et moi je le suis, je vais au tombeau avec lui s’il le faut, et j’emmène toute la France avec, car quand Mesrine est tombé, c’est aussi toute la France qui est tombée face contre terre dans Paris, ce Paris outragé, ce Paris brisé, ce Paris martyrisé, mais ce Paris libéré de son ennemi public numéro un, ce Paris pas si souvent que ça outragé, ce Paris jamais brisé ni même trop martyrisé, mais plutôt occupé, pendant la guerre puis après, par les menteurs de tous horizons » (p. 38)

 

Il faut gueuler, mais surtout agir, par n’importe quel moyen. Charles Pennequin, lui, a choisi son moyen : ça sera l’art et la poésie. Et ça fonctionne, puisqu’en lisant Pas de tombeau pour Mesrine, on a envie de se laisser pousser des poings, des couilles et du langage, mis en mouvement que nous sommes par ce pessimisme enragé :

 

« Non, finalement non, nous n’avons rien fait, finalement nous n’avons fait que notre devoir d’oubli, oui, nous avons oublié l’injustice, l’injustice qui l’avait frappé, et qui nous avait frappés de même, nous avons oublié l’injustice qui nous frappe encore, notre injustice, ou nous avons fini par vivre avec, vieillir avec, coucher avec, en chien de fusil, l’injustice en chien de fusil dedans notre lit, et nous comme morts à ses côtés. » (p. 67)

 

Nouvel ennemi public numéro un, Charles Pennequin sait se faire entendre, à grands coups de pieds dans la gueule s’il le faut. Parce que Mesrine est un poète, et que tout poète doit devenir Mesrine : la poésie n’est pas politique, elle est en-dehors de tout, en-dehors des partis, de la société, des habitudes ; la poésie est terroriste. Elle appelle le corps, la voix, le mouvement : elle nous ordonne d’être là, absolument, totalement, de ne pas s’endormir sur nos idées établies : il faut s’inventer sans cesse. Et tant que des gens comme Charles Pennequin ne se tairont pas, on aura peut-être encore une chance d’exister dans la vie merdasse.

 

 


 

 

 

 

 

Charles Pennequin, Pas de tombeau pour Mesrine, éditions Al Dante, 2008.

ISBN 978-2-84761-999-7

13 euros.

 

 

 

 

Yannick Torlini

 



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commentaires

pennequin 21/11/2010 14:26



Merci pour cet article très vif, qui donne assurément envie de se plonger dans le livre ! Amicalement. CP



Tapages 21/11/2010 17:55



Merci surtout à vous, Charles, de m'avoir fait découvrir ce livre !


Amitiés


Yannick



Pascale 19/11/2010 16:53



Superbe article qui donne envie. Pennequin et quelques autres, encore, heureusement. Brothers and sisters in arms ;-)



Tapages 20/11/2010 17:47



Merci Pascale ! Il faut absolument lire ce livre ! Je m'aperçois de plus en plus que – même s'il n'est pas forcément question de politique ou d'engagement – toute poésie qui s'attarde sur les
possibles de la langue devient une poésie terroriste. Et c'est bon, ça...


Amitiés,


Yannick



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